Derviches tourneurs, les chantres d'un islam libéral
Leur pratique religieuse est hétérodoxe pour des musulmans :
les femmes jouissent d'une complète égalité, ne portent pas le
foulard et participent aux cérémonies aux côtés des hommes. La
confrérie des Mevlevi, ordre soufi connu sous le nom de derviches
tourneurs, pratique, en Turquie, un islam ouvert et pacificateur.
Profondément humaniste, le soufisme, courant mystique de l'islam fondé
au XIIIe siècle par le poète Mevlana Celaleddin Roumi, prône
l'amour universel et la tolérance. Ardents défenseurs de l'Etat laïque
et moderne, ses adeptes vénèrent Mustafa Kemal Atatürk. Cette forme
libérale de l'islam, honnie par les conservateurs, n'en a pas moins
été pourchassée après la fondation de la République. Interdites
en 1925, les confréries ont vécu dans la clandestinité jusqu'en
1950. « Aujourd'hui, nombre de derviches ne sont que des
professionnels du spectacle cherchant à attirer les touristes », déplore
Nurdogan Senguler, directeur du centre Les
Arts Turcs. Le sema, leur danse rituelle, n'est pourtant pas un
spectacle pour touristes mais une cérémonie à la gloire d'Allah.
Deux fois par mois, les fidèles se réunissent au couvent de Galata
Mevlevihanesi, à Istanbul. Sur des rythmes de tambours, ils récitent
d'abord dans une longue litanie les différents noms de Dieu. Puis,
paumes de la main tournées, l'une vers le ciel, l'autre vers le sol,
imitant la ronde des planètes autour du soleil au son d'une flûte de
roseau, les derviches entrent dans un état de transe extatique pour
communier avec Dieu. Pour Kemal, jeune fidèle, « cette danse permet
d'élever notre âme vers l'amour et la beauté divine. Pour y
parvenir, on doit suivre une initiation de plusieurs années ». Les
adeptes suivent les cours des cheikhs qui les initient au Coran, aux
écrits de Roumi et aux multiples litanies. « Si l'on veut s'engager
sur la voie soufie, on doit s'éloigner des intérêts terrestres,
s'oublier », poursuit-il. Une discipline qui n'empêche pas ce jeune
derviche, à la fin de la cérémonie, de troquer sa robe blanche
contre des jeans et des baskets.
Audrey Levy (à Istanbul)
Turquie: Konya, capitale du business islamique
Le Point 25/8/2005
Ville du fondateur des derviches tourneurs, Konya est aussi le
laboratoire des hommes d'affaires islamistes proches du Premier ministre,
Recep Tayyip Erdogan.
De notre envoyé spécial à Konya Olivier Weber
Posée à l'orée de la steppe qui vit défiler tant de conquérants, la
faculté de Konya cultive la mémoire des batailles. Chaque jour, pour Müzeyyen
Elcinci, représente un véritable combat. Ravissante étudiante de 22
ans en 4e année de biologie, déjà mariée, elle brave crânement
l'ordre du recteur et garde son voile, interdit dans toutes les
universités et écoles de Turquie. Sa combine ? Porter par-dessus son türban
une impeccable perruque noire, achetée voilà deux ans chez un kuaför
du coin pour 60 millions de livres turques, soit 40 euros. Et défier
ainsi les professeurs et tenants de la laïcité dans cet immense campus
de 76 000 étudiants.
« Les Turques ont le droit de garder leurs traditions », lance-t-elle
dans le centre commercial de la faculté, qui compte aussi une mosquée,
en dégustant un sandwich devant une boutique de lingerie fine. « La
perruque lui donne un aspect encore plus top-modèle ! » s'amuse Leyla,
professeur d'anglais, qui ne désapprouve pas un tel subterfuge.
Jugement moqueur à ses côtés d'Aysun, en classe préparatoire d'économie,
tee-shirt et jeans savamment troués : « Ici, le voile couvre les
cheveux et la perruque couvre le voile. Il faudrait pouvoir tout enlever...
»
Nombre d'étudiantes issues des mêmes milieux conservateurs n'osent
suivre la « bande des perruques » et préfèrent, dans une cabane
blanche qui jouxte l'arrêt du tramway, retirer leur foulard pour le
remettre le soir venu. Le recteur, lui, ne tergiverse pas : « Je dois
appliquer le règlement. Si j'en surprends une, je la vire ! » tonne
Suleyman Okudan, ophtalmologue de formation, marié à la fille d'un
officier dans un pays où le dernier rempart de la laïcité demeure
l'armée. Lui-même, après avoir décliné les lois de son campus et
proclamé vouloir se battre jusqu'à la dernière goutte de sang pour
faire de l'université un exemple de modernité, reconnaît qu'il est
dur d'être rektör bey à Konya...
Bienvenue dans la ville de l'islam politique en Turquie, où rares sont
celles qui s'enhardissent en dékolté, malgré les douceurs printanières.
A 1 000 mètres d'altitude, posée sur un désert plat comme la main,
austère l'hiver, torride l'été, Konya présente le doux paradoxe d'être
à la fois la cité de Roumi, le poète mystique de la tolérance, célèbre
aussi dans le monde entier pour ses derviches tourneurs, et le bastion
des tenants du conservatisme religieux. Une ville aux vieux couvents
soufis, aux fameuses mosquées seldjoukides, aux ruines archéologiques
voisines, vestiges, dit-on, de l'une des plus vieilles cités du monde,
Çatal Hüyük, et aux nouvelles bâtisses de béton. « Une ville des
disciples, le lieu où l'on voit les esprits qui s'engendrent et
s'enflamment », notait Barrès dans les années 10. Une ville de la
rigueur, où la mairie a banni les prostituées venues des ex-pays de
l'Est et les maisons de passe, mais qui est celle où l'on boit le plus
d'alcool en Turquie !
Proche du Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, qu'il qualifie de « héros
de la Turquie » et qui a obtenu là un de ses plus forts scores lors
des élections de 2002, le maire Tahir Akyurek, de l'AKP, le Parti de la
justice et du développement - au pouvoir -, veille jalousement sur la
double destinée de sa ville, modernité et rigorisme, à l'instar de
l'aigle à deux têtes qui trône au-dessus de son vaste bureau. Le
rapace bicéphale, emblème de Rome et de Byzance, est ainsi devenu
celui des Seldjoukides, puis celui de Konya, comme si une filiation s'établissait
entre les empires d'Orient ou d'Occident et la sainte ville, l'ancienne
Iconium, qui compte désormais 1 million d'âmes.
Capitalisme vert. Ancien avocat qui refusait d'accrocher le portrait
d'Atatürk, le père de la république moderne et de la laïcité, le
maire s'est empressé de le vénérer sitôt élu. « Une ville telle
que la mienne peut être résolument moderne et adepte de valeurs
traditionnelles, même si, ici, on prône d'abord le style de vie
islamique ! » plaide celui qui dirigea longtemps le parti
fondamentaliste Fazilet - Vertu - dans la province. Konya serait-elle la
vitrine d'un radicalisme nouveau ? Tahir Akyurek balaie la question d'un
« yok » (non) ferme et définitif. Avant de défendre les étudiantes
portant perruque, qui ont, dit-il, « autant de droits que celles qui
mettent des minijupes ».
Selon lui, Konya est bien plutôt l'inventeur d'un genre à part, le «
conservatisme avancé ». Et monsieur le maire de vanter les atouts de
sa ville : les espaces verts, une criminalité faible, le centre
culturel Mevlana, « Notre Maître », le surnom de Roumi, qui a nécessité
le déplacement de 1 500 personnes afin de garder la vue sur le saint
couvent. Et surtout les « Tigres » d'Anatolie. Cette nouvelle génération
d'entrepreneurs, de tendance islamique, pratiquent le « capitalisme
vert ». Ils investissent les fonds provenant des conservateurs
religieux, notamment des travailleurs turcs à l'étranger. « Grâce à
ces holdings, Konya prend le chemin de Taïwan ! » assure crânement le
maire. Le plus beau fleuron de ce capital vert est sans nul doute
Kombassan, firme aux 40 000 actionnaires, dont la tour de verre trône
en plein centre-ville.
Son fondateur en 1989, Hasim Bayram, un enseignant qui s'ennuyait face
à ses élèves, a incontestablement réussi dans des secteurs très
concurrentiels tels que la construction, l'agroalimentaire ou la
distribution. Ahmet San dirige l'une des filiales du groupe, Kompen,
dynamique usine de fabrication de fenêtres qui a multiplié son chiffre
d'affaires par sept en sept ans, atteignant 30 millions d'euros en 2004.
Repéré par le maire de Konya alors qu'il travaillait chez Siemens en
Allemagne, Ahmet San s'est empressé de revenir au pays pour mettre en
route en 1996 l'usine installée sur le plateau, au nord de la ville.
Cet élégant ingénieur de formation est un homme populaire à Konya :
non seulement il paie bien ses 350 ouvriers, au salaire minimum de 260
euros mensuels, mais il dirige le club de foot de la ville, qui, en
première division, se frotte aux grands ténors de Galatasaray ou de
Fenerbahçe.
« Les bons musulmans préfèrent investir chez nous », dit Ahmet San.
Il se retourne et désigne la vaste steppe qui s'étend devant son
bureau : « Dans ce paysage, il n'y avait rien voilà encore quelques
années ». Depuis, il a offert un beau stade aux habitants plutôt démunis
de la petite ville voisine, tandis que dans les couloirs et les ateliers
de l'usine retentit par haut-parleur l'appel à la prière. « Vous
verrez, nos entreprises bientôt vont conquérir tout le ventre de la
Turquie... » Konya, il est vrai, signifie « installe-toi » en turc.
Un nom qui pourrait bien être le slogan des conquérants du capitalisme
vert en Anatolie.
Banque islamique. L'ancien ingénieur en Allemagne n'a pourtant rien
d'un sectateur de l'islam radical. Pas plus que Mehmet Savran, jeune et
élégant banquier de 35 ans, à la tête d'Asya Finans à Konya. Issu
des meilleures universités de Turquie, il dirige cet établissement
faizsiz, sans intérêts, afin de satisfaire une clientèle
conservatrice. « Nul secret ici, sauf celui de notre thé aux sept épices
! » plaisante le directeur, qui semble davantage sorti d'une firme de
courtage new-yorkaise que d'une banque islamique. A Asya Finans, au développement
impressionnant (1 % des capitaux bancaires de Turquie en 2001, et 4 % en
2004), on parle de « partage de bénéfices ».
Les clients affluent : 600 000 pour toute la Turquie, tous actionnaires
de la banque. « Et ce ne sont pas des intégristes ! » s'esclaffe le
banquier, qui en veut pour preuve la fidélité de ses clients juifs.
S'il a choisi Asya Finans, c'est davantage par goût de la carrière que
par conviction religieuse. « Grâce aux Tigres d'Anatolie et aux
banques islamiques, et sans le soutien de l'Etat, Konya sera bientôt la
première ville industrielle du pays, devant Istanbul ! s'enhardit
l'influent Huseyin Uzulmez, président de la chambre de commerce de la région
- qui regroupe 25 000 entreprises - et numéro deux de la chambre de
commerce des pays musulmans. On prouvera ainsi que le capital n'a pas de
religion... »
Il n'empêche : ces partisans du capital vert inquiètent les kémalistes
et autres laïques purs et durs. « Konya est une ville dirigée non par
les mosquées, mais par leur bras financier, les entreprises qui se
basent sur des valeurs religieuses. C'est tout comme ! » tranche l'écrivain
Yigit Bener, auteur d'un roman remarqué l'an dernier sur les
changements de la société turque. « Konya ne doit pas être un
laboratoire pour un islam politique ! » avertit le directeur du journal
local Yeni Meram, Ahmet Hakan Bahçivan.
Le placide gouverneur, lui, est contraint d'arbitrer la bataille en
cours. Gêné, Ahmet Kayhan, qui a servi trois gouvernements, vante
ainsi les mérites du capitalisme vert. Et se refuse de condamner le
port du voile par les filles à perruque de l'université. Sans cesse le
wali, sorte de superpréfet, doit osciller entre les principes du kémalisme,
la laïcité instaurée par le glaive par Mustafa Kemal, et les oukases
du Premier ministre islamiste, Recep Tayyip Erdogan. Pour faire bonne
figure, celui-ci a décidé de transformer le vieux bâtiment du wali en
musée ethnographique. Bien sûr, dans les milieux conservateurs de
Konya, personne ne veut y voir le signe d'une quelconque reprise en main...
Mariage anatolien. Si Konya hésite entre tolérance soufie et islam
politique, c'est que la ville représente un mélange de modernité
musulmane et de tradition, à l'image de la Turquie d'aujourd'hui. Des hésitations
révélatrices du curieux mariage anatolien entre démocratie et islam,
dans un pays en proie à une nouvelle quête identitaire.
Plus haute autorité religieuse de la ville, le mufti local y perd lui-même
son turc. Dans son vaste fief en pierre où il siège depuis huit ans,
« afin, dit-il, de diriger les âmes et les esprits de la ville »,
Mehmet Yavuz, appointé par le gouvernement, prône un harmonieux dosage
de business et d'islam, à nul autre pareil. Il défend même ardemment
les couleurs de l'intégration à l'Europe. Si la ville, qui serait la
plus religieuse du pays, n'a pas sombré dans l'islamisme radical, c'est,
assure le mufti, « en raison de la place dévolue à Roumi le derviche
».
Sur la question du voile, en revanche, nulle réponse, hormis cette
phrase : « C'est un sujet trop sensible, et c'est devenu un enjeu
politique en Turquie ! » Mehmet Yavuz n'en fera pas plus mention dans
les sermons dont il dresse la liste pour tous les imams de la ville, qui
reçoivent les injonctions par fax, et ce pour trois mois, selon les règles
imposées par l'Etat. Les religieux sont ainsi gentiment priés d'évoquer
des notions aussi importantes que le code de la route, la vie
quotidienne, le soufisme, les martyrs de la guerre de 14-18 ou la déforestation.
Mais surtout pas la bataille feutrée qui se joue à Konya...
Dans cette ville qui accueille 1,5 million de visiteurs par an, les
derviches n'ont jamais cessé de danser, même sous l'interdit imposé
par Mustafa Kemal et qui a perduré jusque dans les années 50. Derrière
cette sarabande, symbole de tolérance, se dessinent d'autres enjeux,
dont la « guerre des perruques ». Une tradition accorde aux soufis de
Roumi - une main vers le ciel et l'autre vers la terre des hommes -, le
surnom de « chercheurs de voies ». A entendre son édile, Konya a
trouvé son chemin : devenir un modèle pour toute laTurquie
Derviches tourneurs, les chantres d'un islam libéral
Leur pratique religieuse est hétérodoxe pour des musulmans : les
femmes jouissent d'une complète égalité, ne portent pas le foulard et
participent aux cérémonies aux côtés des hommes. La confrérie des
Mevlevi, ordre soufi connu sous le nom de derviches tourneurs, pratique,
en Turquie, un islam ouvert et pacificateur. Profondément humaniste, le
soufisme, courant mystique de l'islam fondé au XIIIe siècle par le poète
Mevlana Celaleddin Roumi, prône l'amour universel et la tolérance.
Ardents défenseurs de l'Etat laïque et moderne, ses adeptes vénèrent
Mustafa Kemal Atatürk. Cette forme libérale de l'islam, honnie par les
conservateurs, n'en a pas moins été pourchassée après la fondation
de la République. Interdites en 1925, les confréries ont vécu dans la
clandestinité jusqu'en 1950. « Aujourd'hui, nombre de derviches ne
sont que des professionnels du spectacle cherchant à attirer les
touristes », déplore Nurdogan Senguler, directeur du centre Les
Arts Turcs. Le sema, leur danse rituelle, n'est pourtant pas un
spectacle pour touristes mais une cérémonie à la gloire d'Allah. Deux
fois par mois, les fidèles se réunissent au couvent de Galata
Mevlevihanesi, à Istanbul. Sur des rythmes de tambours, ils récitent
d'abord dans une longue litanie les différents noms de Dieu. Puis,
paumes de la main tournées, l'une vers le ciel, l'autre vers le sol,
imitant la ronde des planètes autour du soleil au son d'une flûte de
roseau, les derviches entrent dans un état de transe extatique pour
communier avec Dieu. Pour Kemal, jeune fidèle, « cette danse permet d'élever
notre âme vers l'amour et la beauté divine. Pour y parvenir, on doit
suivre une initiation de plusieurs années ». Les adeptes suivent les
cours des cheikhs qui les initient au Coran, aux écrits de Roumi et aux
multiples litanies. « Si l'on veut s'engager sur la voie soufie, on
doit s'éloigner des intérêts terrestres, s'oublier », poursuit-il.
Une discipline qui n'empêche pas ce jeune derviche, à la fin de la cérémonie,
de troquer sa robe blanche contre des jeans et des baskets.
Audrey Levy (à Istanbul)
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